La ferme et l’écurie

 

 

RÉCIT de Tristan

 

Sur-le-champ, plusieurs esclaves mâles nus s’avancèrent vers nous. J’entendis grincer la voiture lorsqu’on aida le Maître et la Maîtresse à en descendre. Et tous ces esclaves, la peau très brune et les cheveux hirsutes, décolorés par le soleil qui y accrochait des reflets, entreprirent de nous libérer de notre harnachement, et m’enlevèrent le phallus hors de mon derrière, en le laissant attaché à l’équipage. Avec un hoquet, je laissai échapper le mors cruel. Je me sentais vidé, sans poids ni volonté.

Et lorsque deux jeunes gens grossièrement vêtus firent leur apparition, chacun d’eux avec, dans la main, une longue badine plate en bois, je suivis les autres poneys le long d’un étroit sentier en direction d’un bâtiment allongé qui était, à l’évidence, une écurie.

Aussitôt, on nous fit nous courber en deux sur une énorme solive, nos dards appuyés contre le bois, et on nous fit attraper entre nos dents des mors de cuir qui pendaient d’une autre barre tout aussi raboteuse, placée devant nous. Je dus faire un effort pour saisir la chose entre mes dents, avec, contre mon ventre, la poutre qui me rentrait dans les chairs, et, une fois que ce fut fait, mes pieds décollèrent presque du sol. Mes bras étaient encore liés dans mon dos, ce qui m’aurait interdit de me rattraper. Mais je ne tombai pas. Et quand je me sentis éclaboussé par-derrière d’eau chaude sur tout le corps, dans le dos et sur mes jambes douloureuses, j’en éprouvai de la gratitude.

Jamais je n’ai rien senti d’aussi délicieux, songeai-je. C’est-à-dire, jusqu’à ce que je sois tout à fait sec et que l’on m’oigne les muscles d’huile. Cela, ce fut l’extase, même lorsque je m’étirai la nuque, ce qui me mit à la torture. Et il importait peu que ces esclaves à la chevelure hirsute, tannés par le soleil, se montrent si brutaux et si pressés et que leurs doigts appuient si fort sur nos marbrures et nos marques de lacération. Tout autour de moi, ce n’étaient que grognements et gémissements, autant sous l’effet du plaisir qu’à cause de l’effort que cela représentait de mordre l’anneau. On nous retira nos souliers, et mes pieds brûlants furent oints, ce qui les fit frissonner de fourmillements délicieux.

Après quoi, on nous tira pour nous faire lever et nous conduire à une autre solive sur laquelle on nous fit nous allonger dans la même posture pour y laper notre nourriture dans une auge ouverte, exactement comme si nous étions des poneys.

Les esclaves se nourrirent avidement. Je luttais pour surmonter ce que cet avilissement pur et simple de notre image avait de mortifiant. Mais j’avais bel et bien le visage enfoui dans ce ragoût. Les saveurs en étaient riches et bonnes. Encore une fois au bord des larmes, je lapai moi aussi, avec aussi peu de retenue que les autres, et l’un des esclaves qui faisait office de palefrenier me releva les cheveux en arrière tout en les caressant presque amoureusement. Je me rendis compte qu’il me caressait exactement comme on aurait pu caresser un beau cheval. En fait, il me flattait la croupe de la main. Et l’humiliation me transperça tout entier, comme une flèche ; ma queue poussait contre cette solive qui la maintenait en position recourbée vers le sol, et mes couilles faisaient sentir tout leur poids, impitoyablement.

Lorsque je fus rassasié, on me tint un bol de lait pour que je lape, le poussant contre ma figure à mesure que je le vidais le plus vite possible. Et, le temps que j’aie tout lapé et que l’on me donne un peu d’eau de source fraîche, toute la fatigue douloureuse de mes Jambes s’était dissoute. Il m’en restait encore les élancements que m’infligeaient mes zébrures et cette sensation que mes fesses, écarlates sous les marques du fouet étaient devenues d’une taille énorme, effrayante, et que mon anus béait à cause du phallus qui l’avait élargi.

Mais je n’étais jamais qu’un esclave dans ce groupe de six, les bras étroitement liés, comme les autres. Tous les poneys étaient logés à la même enseigne. Comment aurait-il pu en être autrement ?

On me releva la tête, et un autre anneau de cuir lisse, attaché par une longue laisse de cuir, fut introduit de force dans ma bouche. Je mordis l’objet, et c’est suspendu de la sorte que je fus soulevé et éloigné de l’auge. Tous les poneys furent hissés selon le même procédé, et ils coururent devant eux, se disputant le passage, derrière un esclave à la peau sombre qui tirait sur nos longes, à coups secs, dans la direction du verger.

Nous trottions à vive allure, on nous tirait dessus d’humiliante façon, avec rudesse, par à-coups, et nous gémissions, poussions des grognements et foulions l’herbe sous nos pas. Et c’est alors que l’on nous délia les bras.

Je fus empoigné par les cheveux, on me retira l’anneau de la bouche et l’on me fit me mettre à quatre pattes. Les branches des arbres, déployées au-dessus de nos têtes, nous dispensaient une ombre de verdure qui nous abritait du soleil, et je vis à côté de moi le somptueux velours bordeaux de la robe de ma Maîtresse.

Elle me prit par les cheveux, exactement comme l’avait fait l’esclave qui faisait office de palefrenier, et me releva la tête pour que, l’espace d’une seconde, je la regarde droit dans les yeux. Son visage menu était très blanc, et ses yeux étaient d’un gris profond, avec cette même pupille noire que j’avais vue dans les yeux du Maître, mais aussitôt je baissai le regard, le cœur battant, par crainte de recevoir une correction.

— Prince, avez-vous la bouche délicate ? demanda-t-elle.

Je savais que je n’étais pas censé parler, et, troublé par la question, je répondis en remuant docilement la tête. Tout autour de moi, les autres poneys s’affairaient, mais j’étais incapable de dire ce qu’ils faisaient. La Maîtresse me poussa le nez dans l’herbe. Je vis devant moi une pomme verte bien mûre.

— Cette bouche très délicate va prendre ce fruit fermement entre ses dents et le déposer là-bas, dans ce panier, à l’exemple des autres esclaves, et sans jamais laisser dessus la moindre marque de dents, exigea-t-elle.

Elle me relâcha les cheveux, je ramassai la pomme et, après m’être lancé dans une course effrénée à la recherche du panier, je trottai devant moi pour aller y déposer la pomme. Les autres esclaves travaillaient vite, je me hâtai pour imiter leur célérité, et non seulement je vis les jupes et les bottes de la Maîtresse, mais aussi le Maître qui se tenait debout non loin d’elle. Je me consacrai à ma tâche avec l’énergie du désespoir, je trouvai une autre pomme, et une autre, et puis encore une autre, mais, lorsque je ne fus plus capable d’en trouver, je fus saisi d’angoisse et pris de frénésie.

Or, tout à coup, un autre phallus me fut enfoncé à sec dans l’anus, et l’on me força d’avancer à une telle vitesse qu’il fallait assurément qu’il soit actionné au bout d’une longue tige. Je me précipitai à la suite des autres, dans la profondeur du verger, l’herbe me picotant le pénis et les couilles, et une fois encore je me retrouvai avec une pomme entre les dents, et les coups de poignard du phallus me forçaient d’avancer vers le panier qui m’attendait. J’aperçus derrière moi, au passage, les bottes usées d’un jeune homme. Et cela me soulagea quelque peu de voir que ce n’étaient ni le Maître ni la Maîtresse.

J’essayai de trouver une pomme tout seul, en espérant que l’on voudrait bien me retirer cet instrument, mais celui-ci me fit trébucher en avant et je ne pus atteindre le panier assez promptement. Le phallus me guidait sur la droite, sur la gauche, à mesure que j’empilais les pommes, et jusqu’à ce que le panier soit rempli à ras bord et que, telle une volée de moineaux, on fasse décamper tous les esclaves en direction d’un autre bouquet d’arbres ; j’étais le seul que l’on menait au bout d’un phallus. Mon visage me cuisait à la pensée d’être le seul à en avoir besoin, mais j’avais beau me dépêcher, l’instrument me poussait sans ménagement à aller de l’avant. L’herbe me torturait le pénis. Elle torturait le tendre intérieur de mes cuisses, et même ma gorge lorsque je plongeais pour ramasser les pommes. Mais rien ne pouvait entraver les efforts que je déployais pour maintenir la cadence.

Et lorsque je vis les silhouettes vagues du Maître et de la Maîtresse, tout à fait dans le lointain, partir en direction du manoir, je fus gagné par la gratitude à l’idée qu’ils ne seraient pas témoins de mes difficultés. Et je continuai de me dépenser comme un fou.

Finalement, les paniers furent pleins. C’est en vain que nous cherchâmes s’il y avait d’autres pommes. Et, lorsque nous nous relevâmes et nous remîmes à trotter vers les écuries, les bras repliés dans le dos comme s’ils étaient attachés, on me poussa à la suite du petit groupe. Je croyais que le phallus allait alors me laisser en paix, mais il me perçait et me guidait toujours, et je me démenai pour rattraper les autres.

La vision des écuries me remplit de crainte sans que je sache bien pourquoi.

À coups de fouet, on nous fit pénétrer dans une Salle tout en longueur jonchée de fourrage, une paille d’un contact agréable sous les pieds, puis les autres esclaves furent regroupés un par un pour être placés, en position accroupie, sous une longue poutre, à un mètre vingt environ au-dessus du sol, et au moins à une distance comparable du mur qui se trouvait situé derrière. Chaque esclave eut les mains sanglées autour de la poutre, les coudes pointant en avant selon un angle très fermé. Et, accroupi très bas, il avait aussi les jambes écartées, positionnées vers l’arrière, de sorte que son dard et ses couilles faisaient douloureusement saillie. Chacun d’eux tenait sa tête inclinée au-dessous de la poutre, les cheveux tombant sur leurs visages écarlates. Tremblant, je m’apprêtai à subir le même traitement. Je me rendis compte que tout cela s’était passé très vite. Les esclaves, tous les cinq, avaient été attachés en même temps, et j’avais été épargné. Cela ne fit que raviver mes craintes.

Mais je me vis à nouveau contraint de me mettre à quatre pattes, et l’on me conduisit vers le premier des esclaves, celui qui avait mené l’équipage, un blond puissamment charpenté, qui, lorsque je m’approchai, gigota et poussa sur ses hanches, apparemment pour essayer, dans la misérable posture accroupie où il était, de trouver une position un tant soit peu confortable.

Aussitôt, je compris ce qui m’incombait, et j’en restai interdit. J’avais faim de ce dard charnu et luisant, là, juste devant ma figure. Mais comme le sucer allait mettre mon organe à la torture ! Je ne pouvais qu’espérer des suites indulgentes. Lorsque j’ouvris la bouche, le palefrenier fit remonter le phallus.

— D’abord les couilles, fit-il, un bon bain de langue !

Le Prince gémit et roula des hanches vers moi. Je me hâtai d’obtempérer, le derrière maintenu en l’air par le phallus, mon propre dard proche de l’explosion. Ma langue lécha la peau douce et salée, releva les couilles et les laissa glisser dans ma bouche, puis les lécha de nouveau, à toute vitesse, en tâchant de les recouvrir entièrement, enivré par le goût de la chair chaude et du sel. Je léchais le Prince, et le Prince se tortillait et dansait, ses jambes extraordinairement musclées fléchissant et se relâchant autant que l’espace le lui permettait. J’embouchai son scrotum, le suçai, le mordillai à petits coups de dents. Et, incapable d’attendre plus longtemps cette queue, je pris un peu de champ et refermai mes lèvres dessus, en plongeant jusqu’au nid de sa toison pubienne, dans une furie de succion. Aller, retour, je continuai jusqu’à ce que je comprenne que le Prince menait les choses à son propre rythme. Et tout ce qu’il fallait, c’était que je maintienne la tête immobile, avec le phallus qui brûlait à l’intérieur de mon anus, tandis que cette queue entrait et sortait par mes lèvres, en m’effleurant les dents, et, de sentir son épaisseur, sa moiteur et son extrémité délicate qui allait et venait contre mon palais, et mes propres hanches qui maintenant pompaient sans vergogne, qui limaient, de bas en haut, de haut en bas à la même cadence, tout cela me fit encore plus délirer. Mais, lorsqu’il se vida au fond de ma gorge, il n’y eut pas de soulagement pour mon dard, qui dansait en l’air, à vide. Je ne pus qu’avaler goulûment le fluide acide et salé.

Aussitôt, on me tira en arrière. On me donna une écuelle de vin à laper. Et puis, au pas, on me fit rejoindre le Prince suivant, qui attendait, qui déjà se débattait selon ce même rythme.

Lorsque j’eus achevé la rangée, les mâchoires me faisaient mal.

La gorge me faisait mal. Et mon propre dard n’aurait pu être plus raide, plus avide. J’étais désormais à la merci du palefrenier, et je désespérais même de recevoir le moindre signe que j’allais connaître un quelconque soulagement devant cette torture.

Aussitôt, il me ligota à la poutre, me tira sur les bras pour les assujettir au sommet de la pièce de bois, les jambes toujours dans la même position accroupie, malaisée, dégradante. Mais, une fois installé de la sorte, il n’y eut pas d’esclave pour m’assouvir. Et, alors que le palefrenier nous laissait seuls dans l’écurie déserte, j’éclatai en doux sanglots étouffés, et je tendis les hanches, en vain.

L’écurie était paisible à présent.

Les autres avaient dû sombrer dans le sommeil. Le soleil de cette fin d’après-midi filtrait comme une colonne de vapeur par la porte ouverte. Je rêvais d’un soulagement, sous toutes ses formes les plus glorieuses, Sire Etienne étendu sous moi, dans ce pays où, voilà des lustres, nous avions été amis et amants, quand ni lui ni moi n’étions arrivés dans ce Royaume étrange, avant que le sexe délicieux de la Belle ne chevauche mon dard et que la main du Maître ou de la Maîtresse ne se pose sur moi.

Mais tout cela ne fit qu’aggraver mon tourment.

Alors, d’une voix feutrée, j’entendis l’esclave qui se trouvait juste à côté de moi me dire, encore ensommeillé :

— C’est toujours comme ça.

Il tendit le cou, tourna la tête, et sa chevelure noire retomba, flotta librement. Je ne pouvais voir son visage que partiellement Comme tout le reste de sa personne, ce visage était d’une évidente beauté.

— Nous sommes faits pour assouvir les autres, poursuivit-il. Et quand il y a un nouvel esclave, c’est toujours lui qui écope. Les autres fois, le choix se fait différemment, mais, quoi qu’il en soit, celui qui est choisi doit souffrir.

— Oui, je vois, fis-je, misérable.

Il semblait retombé dans son sommeil.

— Quel est le nom de notre Maîtresse ? insistai-je, pensant qu’il pouvait le connaître, puisque, aussi bien, ce n’était pas sa première journée en ces lieux.

— Maîtresse Julie, c’est son nom, mais elle n’est pas ma Maîtresse, chuchota-t-il. Maintenant, repose-toi. Tu as besoin de repos, crois-moi, même si l’endroit n’est pas des plus confortables.

— Mon nom est Tristan, dis-je. Depuis combien de temps es-tu ici ?

— Deux ans, répondit-il. Je m’appelle Gérard. Je me suis donné du mal pour m’enfuir du château, et j’avais presque atteint la frontière du Royaume voisin. Là-bas, j’aurais été en sûreté. Mais, une fois parvenu à une heure du but, voire moins, une bande de paysans m’a donné la chasse et m’a capturé. Jamais ils ne viennent en aide à un esclave en fuite. Et puis je leur avais dérobé des vêtements en m’introduisant dans leur chaumière. Ils n’ont pas été longs à me déshabiller et à me ramener, pieds et poings liés, et j’ai été condamné à trois années de village. La Reine n’a même jamais daigné poser à nouveau le regard sur moi.

Je sursautai. Trois ans ! Et il en avait déjà accompli deux !

— Mais auriez-vous réellement été en sûreté si vous… ?

— Oui, mais la grande difficulté, c’est d’atteindre la frontière.

— Et vous n’aviez pas peur que vos parents… ? N’est-ce pas eux qui vous ont envoyé chez la Reine et qui vous ont demandé d’obéir ?

— J’avais trop peur de la Reine, avoua-t-il. Et de toute façon je ne serais pas retourné chez moi.

— Et vous n’avez plus jamais essayé, depuis lors ?

— Non, répondit-il avec un léger rire feutré. Je suis l’un des meilleurs poneys du village. J’ai été tout de suite vendu aux écuries publiques. Tous les jours, on me loue à de riches Maîtres et à de riches Maîtresses, même si, la plupart du temps, ce sont Maître Nicolas et Maîtresse Julie qui louent mes services. Je continue d’espérer en la clémence de Sa Majesté et de croire que je serai bientôt autorisé à retourner au château, mais, si tel n’est pas le cas, je n’en pleurerai pas pour autant. Si je n’étais pas durement traité tous les jours, cela finirait probablement par me rendre inquiet. De temps à autre, je me sens agité, alors je botte et je renâcle, mais une bonne correction me calme à merveille. Mon Maître sait exactement quand j’en ai besoin ; même si je me suis très bien comporté, il le sait. J’apprécie de tirer une voiture élégante comme celle de votre Maître. J’apprécie les harnais et les rênes flambant neufs, et ce Maître-ci, le Chroniqueur de la Reine, qui nous cingle avec une lanière de cuir bien dur. Il fait ça sérieusement, ça se voit tout de suite. De temps en temps, régulièrement, il s’arrête et me caresse les cheveux, ou il me pince un petit coup, et j’en jouirais presque sur place. Son autorité sur ma queue, il en témoigne en la fouettant et, ensuite, en s’en moquant. Je l’adore. Une fois, il m’a fait tirer une petite charrette à deux roues, chargée de paniers, moi tout seul, et lui, pendant ce temps-là, marchait à côté de la charrette. J’ai ces petites charrettes en horreur, mais avec votre Maître je peux vous dire que j’en ai presque perdu la tête de fierté. C’était si charmant.

Muet de fascination, je lui demandai :

— Pourquoi était-ce charmant ?

Je tâchais de me le représenter, ses longs cheveux noirs, la toison de la queue de cheval, et aussi la figure de mon Maître, avec sa maigreur élégante, marchant à sa hauteur, sa belle chevelure blanche à la lumière du soleil, son visage émacié, pensif, ses yeux d’un bleu profond.

— Je ne sais pas, dit-il. Je ne suis pas très à l’aise avec les mots. Quand je trotte, ça me rend toujours fier. Mais, là, j’étais tout seul avec lui. Nous sommes sortis du village, à la tombée du jour, pour une marche dans la campagne. Toutes les femmes étaient dehors à leurs portes pour lui souhaiter le bonsoir. Et des hommes passaient, de retour à leur logement au village, après une journée passée à inspecter leurs fermes.

« De temps à autre, votre Maître me relevait les cheveux en me dégageant la nuque pour me les démêler. Il attachait les rênes bien haut, de sorte que j’aie la tête calée en arrière, et il m’administrait des volées de coups sur les mollets, des coups dont je n’avais pas besoin, juste parce que j’aimais ça. C’était une sensation des plus euphorisantes de trotter ainsi sur la route et d’entendre la terre écrasée sous ses bottes, ses bottes qui foulaient le sol à côté de moi. Je me moquais de savoir si j’allais jamais revoir le château. Ou si j’allais jamais quitter le Royaume. Il me demande toujours, votre Maître. Les autres poneys sont terrorisés par lui. Ils rentrent à l’écurie, le derrière à vif, et disent qu’il les fouette deux fois plus que n’importe qui, mais, moi, je le révère. Ce qu’il fait, il le fait bien. Et moi aussi. Et pour toi aussi, il en sera ainsi, maintenant qu’il est ton Maître.

J’étais incapable de répondre.

Après cela, il se tut. Bientôt, il s’endormit, et je me tenais à croupetons, bien tranquille, les cuisses douloureuses, ma queue aussi misérable qu’auparavant, à repenser aux descriptions qu’il m’avait faites. De l’avoir écouté m’avait procuré des frissons dans tout le corps, et, pourtant, ce qu’il disait, je le comprenais.

Cela me déconcertait. Mais je le comprenais.

 

Lorsqu’ils nous libérèrent pour nous faire sortir et nous conduire à la voiture, il faisait presque nuit et j’éprouvai une sorte de fascination devant le harnais et les crochets à tétons, les rênes, les liens, le phallus, pendant qu’on nous harnachait à nouveau de tout cet attirail. Naturellement, tout cela faisait mal et m’effrayait. Mais je songeais aux paroles de Gérard. Je pouvais le voir, devant moi, harnaché. J’observais attentivement ses brusques hochements de tête, comme des coups d’encolure, la façon dont il piaffait de ses pieds chaussés comme pour mieux ajuster ses bottes. Et je fixai le vide devant moi, avec de grands yeux ébahis, tandis que l’on m’introduisait le phallus bien à fond, que l’on tirait sur mes guides pour bien les tendre, ce qui me souleva de terre ; et puis, en quelques secousses, nous fûmes lancés sur la route, d’un trot rapide, et nous nous éloignâmes du manoir.

Les larmes coulaient déjà sur mon visage lorsque nous tournâmes pour nous engager sur la route, les sombres fortifications du village se profilant au-dessus de nous. Des lampes brûlaient aux tours nord et sud. Et ce devait être cette même heure de la soirée que Gérard m’avait décrite, car il y avait peu de voitures sur la route, et des femmes se tenaient adossées à leurs portes, et nous saluaient en agitant la main sur notre passage. De temps à autre, il m’arrivait de voir un homme seul qui marchait. J’allais à une allure aussi soutenue que possible, le menton maintenu si haut que j’en avais mal, et mon phallus lourd et charnu me donnait l’impression de palpiter de chaleur au-dedans de moi.

J’étais sans cesse frappé à coups de sangle, mais pas une fois je ne fus admonesté. Et, juste avant que nous n’atteignîmes la demeure du Maître, je tressaillis au souvenir de ce que Gérard m’avait raconté : atteindre la frontière du Royaume voisin ! Peut-être avait-il tort de croire qu’on l’y aurait accueilli. Et son père, comment aurait-il réagi ? Le mien m’avait dit d’obéir, que la Reine était toute-puissante et que je serais bien récompensé pour avoir servi, acquérant un surcroît de sagesse. J’essayais de chasser ces pensées de mon esprit. Jamais je n’avais réellement songé à m’enfuir. Cette pensée était trop déroutante, allait trop à l’encontre de toutes ces choses auxquelles il était déjà fort malaisé de s’accommoder.

 

Lorsque nous nous arrêtâmes devant la porte du Maître, il faisait sombre. Mes bottes et mon harnais me furent retirés, ainsi que le reste, sauf mon phallus, et tous les autres poneys furent fouettés pour être renvoyés aux écuries publiques et s’éloignèrent en tirant derrière eux la voiture vide.

Je me tins immobile, pensant aux autres propos que m’avait tenus Gérard, et je fus surpris de ce frisson, étrange et chaud, qui me parcourut lorsque la Maîtresse me releva la tête et me coiffa les cheveux pour me dégager le visage.

— Là, là, fit-elle encore de sa voix pleine de tendresse. Elle essuya mon front et mes joues moites de sueur avec un mouchoir de lin blanc et doux. Je la regardai droit dans les yeux, et elle me baisa les lèvres, ma queue en dansait presque, et ses baisers me laissèrent le souffle coupé.

Elle fit ressortir le phallus en le faisant glisser si vite qu’il m’entraîna avec lui et que j’en perdis l’équilibre ; et, saisi de crainte, aussitôt je lui jetai de nouveau un coup d’œil. Après quoi, elle disparut à l’intérieur de l’opulente petite demeure, et je restai là, secoué, le nez levé vers le toit très pentu et, très loin au-dessus, vers la fine poussière des étoiles, et je me rendis compte que j’étais seul avec le Maître, qui tenait en main son épaisse lanière de cuir, comme à l’ordinaire.

Il me fit me retourner et marcher le long de cette large rue pavée qui partait en direction de la place du marché.

La Punition
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